Heures de Berry · Décembre

1 décembre 2007 at 21:34 | In Très Riches Heures de Berry, | Gilles | No Comments

Berry décembre
Anonyme, Très Riches Heures du Duc de Berry - Décembre (v. 1440)
 
La dernière miniature des Très Riches Heures, Décembre, représente une scène de chasse dans le Bois de Vincennes. C’est dans cette forêt que saint Louis rendait la justice assis sous un chêne, dit-on. On remarque à l’arrière-plan le magnifique et impressionnant donjon du château de Vincennes — il se produisit une rivalité entre les constructeurs de châteaux pendant tout le XIVᵉ siècle, qui concrétisaient ainsi leur puissance et leur richesse — qui abritait le trésor royal. La construction avait commencé en 1364, sur l’ordre de Charles V. Les connotations du mot « donjon » n’étaient pas aussi négatives à l’époque qu’au siècle passé, ou que dans les romans « gothiques », l’endroit était vu comme le cœur du château et il abritait les pièces les plus agréables (le duc de Berry est né dans ce donjon le 30 novembre 1340) ainsi que les collections, et on y recevait les invités de marque.
 
Le peintre nous présente le point final de la chasse au sanglier, l’hallali. Comme cette chasse était moins « élevée » que celle du cerf, les représentations que nous en avons s’attardent surtout sur la mise à mort. On se servait de l’épieu ou de l’épée pour tuer l’animal. Par opposition à la fauconnerie, ce « sport » était très violent et beaucoup plus dangereux ; c’était une manifestation presque guerrière. Dans cette scène, le peintre a pris le soin de donner des portraits exacts des cinq espèces de chiens — l’alant, le lévrier, le courant, le chien d’oiseau et le mâtin¹ — employés contre le sanglier ou l’ours. À l’exception du lévrier, ce sont des chiens puissants mais peu rapides. Le sanglier était apprécié depuis longtemps pour sa viande (on pense à Obélix) et ce goût a persisté jusqu’à nos jours.
 
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1. Gaston Phébus, Le Livre de la chasse (1391).

Heures de Berry · Novembre

22 novembre 2007 at 5:03 | In Très Riches Heures de Berry, | Gilles | 3 Comments

Berry Novembre
Jean Colombe, Les Très Riches Heures du Duc de Berry - Novembre (v. 1489)
 
Le folio 11 est l’œuvre de Jean Colombe (les frères Limbourg sont morts tous les trois en 1416 pendant une épidémie de peste, ainsi que le duc de Berry, et le manuscrit enluminé a connu divers propriétaires) et a été peint à la fin du XVᵉ siècle en Savoie, où celui-ci résidait. Le paysage représente une Savoie stylisée : un château et un village dans un pays de montagnes.

On voit une scène campagnarde en automne : la glandée. Un des gardiens du troupeau de porcs, au premier plan, fait tomber les glands avec un bâton ; son attitude semble un peu théâtrale, ce qui pourrait laisser croire à première vue qu’il déclame de la poésie, mais il n’en est rien ! Cette scène semble indigne d’un livre d’heures, mais les contemporains y voyaient une allusion à l’Enfant prodigue de la parabole de saint Luc, qui avait été réduit à garder les porcs avant de trouver la force de rentrer chez son père. La scène a été très souvent représentée, dans la pièce de Courtois d’Arras, Il Lais de Courtois, (XIIIᵉ siècle, vers 1220), sur les vitraux des cathédrales d’Auxerre, de Chartres et de Poitiers entre autres, et sur des tapisseries, la plus belle, L’Enfant prodigue gardant les pourceaux, par la manufacture d’Aubusson, au XVIIᵉ siècle ; à signaler aussi Le Retour de l’Enfant prodigue à Cluny, vers 1520.
 
Ainsi, les porcs figurent dans les Très Riches Heures de Berry bien qu’on les associe souvent avec les ordures et l’obscénité. En dehors des références bibliques, ils constituaient — et constituent encore — une partie importante de l’alimentation, en Europe. Chaque région avait ses modes de conservation et ses manières de cuire la viande. Le confit était déjà connu à l’époque des Très Riches Heures, presque identique à celui qu’on prépare encore dans le Sud-Ouest de la France ; de même pour le jambon fumé.
 
Les paysans représentés par Jean Colombe sont plus frustres que ceux que nous montrent les frères Limbourg dans les folios précédents, mais ils occupent tout de même le premier plan (en particulier le cueilleur de glands), sur cette miniature, et les beaux châteaux n’occupent plus tout l’arrière-plan.

Heures de Berry · Octobre

12 octobre 2007 at 4:44 | In Très Riches Heures de Berry, | Gilles | 5 Comments

Berry Octobre
Fr. Limbourg / J. Colombe, Les Très Riches Heures de Berry (détail v. 1480), Octobre.
 
Le mois d’Octobre, comme le mois de Juin montre les travaux des champs sur la rive gauche de la Seine. On voit à l’arrière-plan le Louvre avec au centre le donjon qui abritait le trésor royal et la tour de la Grande Chapelle. Une enceinte longe la rive de la Seine, où on remarque des personnages élégamment vêtus qui se promènent et un autre¹ qui urine contre le mur. D’autres se rendent au château par la rivière, descendent de leurs barques.

Le premier plan illustre les semailles d’automne. Un paysan herse un champ et un autre sème à la volée ; le geste sera encore représenté de manière presque identique par les peintres dans les siècles ultérieurs, par exemple par Millet (Le Semeur - 1850), et par Van Gogh (Le Semeur au coucher du soleil - 1888). On remarque aussi une gibecière laissée en bordure du champ. Un épouvantail présenté sous la forme d’un archer est bien visible, au centre. Les arcs et arbalètes représentaient un armement nouveau à l’époque, et les archers jouaient un rôle de plus en plus important dans les combats, mais les communes devaient les équiper et les entretenir, ce qui les rendit très impopulaires, du moins pendant les périodes de paix. Ils avaient aussi une réputation de lâcheté, à tel point que les corps d’archers communaux furent supprimés en 1480.
 
          Las ! Monseigneur l’arbalestrier,
          Gardez bien ce commendement ;
          Quant est à moy, par mon serment,
          Meurdre ne fis onc qu’en poulaille.
²
 
L’épouvantail, et le monologue dont je cite un extrait ci-haut, sont sans doute une allusion à ces « questions d’actualité » de l’époque. On peut penser aussi que l’épouvantail, qui semble totalement inefficace contre les oiseaux, constitue bien une moquerie. Des pies et des corneilles picorent les grains, malgré l’épouvantail et les filets tendus au-dessus des sillons ; ces oiseaux ne font pas partie des thèmes du monde courtois comme les rossignols, ce qui renforce l’impression de réalisme campagnard — quoi que la ville soit toute proche — qui se dégage de la miniature, de même que les vêtements percés du semeur. Par contraste, les paysans des frères Limbourg étaient plus élégants.
 
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1. Il a peut-être été ajouté par Jean Colombe, qui a peint tout l’avant-plan, afin d’ajouter une note de réalisme.
2. Anonyme, Monologue du franc archer (v. 1475).

Heures de Berry · Septembre

10 septembre 2007 at 5:23 | In Très Riches Heures de Berry, | Gilles | No Comments

Berry Septembre
Fr. Limbourg / J. Colombe, Les Très Riches Heures de Berry (détail 1416/1440), Septembre.
 
Les frères Limbourg (Paul, Johan et Herman¹) ont entrepris le long travail d’enluminure du manuscrit des Très Riches Heures en 1411, mais tous les trois sont morts (ainsi que le duc de Berry) sans doute pendant une épidémie de peste en 1416, bien avant que l’œuvre soit achevée. Ils avaient terminé 60 miniatures sur les 131 que compte le livre. Le travail a donc été complété par d’autres peintres, dont Jean Colombe² à partir de 1440 et jusqu’en 1485, daté à laquelle il a été payé par le duc de Savoie.
 
Les frères Limbourg avaient déjà peint les deux-tiers supérieurs de la miniature ; les différences entre leur style et celui de Colombe sont notables particulièrement, si on compare avec les mois précédents, dans le traitement des personnages mais aussi dans la précision du trait et la tonalité des couleurs mais pas dans la mise en page, qui était déjà indiquée au crayon de mine. Les miniaturistes du XVᵉ siècle peignaient d’abord l’arrière-plan (le ciel et le paysage à partir de l’horizon jusqu’au centre du tableau), puis les immeubles — le dessin du château est particulièrement net et précis dans tous les détails, ce qui indique que cette partie est de la main des frères Limbourg, ainsi que le Palais de la Cité (Juin) et le Louvre (Octobre) —, et enfin les personnages (et les animaux) et en tout dernier lieu, les visages.
 
Septembre montre les vendanges devant le château de Saumur ; on remarque à gauche, derrière les remparts, l’église Saint-Pierre et une cheminée monumentale qui est sans doute celle des cuisines, très semblable à celle de l’abbaye de Fontevraud. Anecdote, un cheval semble avoir reconnu sa maîtresse et aller à sa rencontre, sur le chemin qui mène au pont-levis. Au premier plan, des vignerons cueillent les grappes et les posent dans des paniers. On peut voir dans ce premier plan que le travail de Jean Colombe est moins net que celui des frères Limbourg, si on compare les bœufs qui attendent devant une charrette (au centre du tableau à droite) avec ceux qui tirent les grands paniers, au premier plan (à droite) bien qu’ils soient plus près du spectateur, ils semblent moins bien définis. De même, les paysans n’ont ni la présence ni l’élégance de ceux des mois précédents. On peut mieux s’en rendre compte sur une reproduction grand format, sur cette page. Et, l’attitude de celui qui nous tourne le dos est presque trop naturelle…
 
Le château de Saumur (près d’Angers) appartenait à Louis II d’Anjou, le neveu du duc de Berry. Terminé à la fin du XIVᵉ siècle, il est représenté ici dans toute la fraîcheur des constructions neuves, avec ses cheminées et ses toits surmontés de fleurs de lys d’or. Le château existe encore, bien que ses créneaux, et les flèches d’or, aient disparus et que le temps ait terni la blancheur des murs. Mais il est encore entouré de vignes.
 
Saumur actuel
Le château actuel © Saumur-tourisme.
  
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1. Bien qu’ils aient travaillé pour le duc de Berry, ils étaient Néerlandais (de Nijmegen dans la province de Gueldre).
2. Octobre et Décembre sont de Barthélémy van Eyck, selon l’historien de l’art Luciano Bellosi.

Heures de Berry · Août

5 août 2007 at 4:39 | In Très Riches Heures de Berry, | Gilles | No Comments

Berry Août
Les Frères Limbour. Très Riches Heures du Duc de Berry (Août - détail)
 

Août dépeint, comme les autres mois des Très Riches Heures, les plaisirs et les activités propres à la saison ; ici, la fauconnerie, les récoltes, et la baignade.

Bien que le château d’Étampes ait appartenu au duc de Berry, il l’avait mis à la disposition de Charles d’Orléans, que l’on voit — peut-être — ici représenté menant la chasse ; il est sur le point de relâcher un faucon. Devant lui, un fauconnier porte une très longue perche (dont je n’ai pas réussi à trouver l’utilisation) et deux autres faucons. Le couple à droite semble engagé dans une conversation et semble peu intéressé à la chasse. Comme c’est souvent le cas dans les miniatures de l’époque, les nobles sont accompagnés par des chiens de compagnie ; dans ce cas-ci, ce ne sont pas des chiens de chasse.

À l’arrière-plan, sur l’autre rive de la Juine, des paysans fauchent le blé et le lient en bottes, qui sont transportées dans des charrettes à quatre roues. Moins conventionnelle est la représentation de paysans qui s’adonnent à la natation. Le peintre a tenté de rendre la déformation optique des corps vus à travers l’eau, et la transparence de celle-ci (les parties des corps des baigneurs qui sont sous l’eau sont peintes en gris).

La scène se situe devant le château d’Étampes près de Dourdan. Les tours d’angle du donjon, dit La Tour de Guinette (construites au XIIᵉ siècle, vers 1150, autour de la partie centrale plus ancienne), existent encore de nos jours, Elles atteignent 27 mètres de hauteur et l’ensemble avait la forme d’un trèfle à quatre feuilles.
 

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