Petite Chronique des jours
1 juin 2008 at 5:03 | In Récits, | Gilles | 2 Comments

Dessin de Françoise
Est-ce que je vous ai dit qu’au centre du grand salon on voit une assiette dans laquelle un cygne pond un œuf tous les matins ? Trois portes vitrées, dans le grand salon sur la mer, donnent sur un balcon et sur le tapis traîne un ballon. Et puis, j’oubliais, elle a une sœur belle le jour et la nuit, alternativement. Est-ce que je vous ai dit que dans sa chambre les murs sont peints en rose, et qu’on ne voit qu’un lit étroit de nonne ? Mais une porte dérobée donne sur un escalier qui mène sur le toit. Et puis, j’oubliais, elle aime un marin, absent et présent, alternativement.
Le Sous-préfet aux champs
12 septembre 2007 at 20:50 | In Récits, | Françoise | 3 Comments
M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais derrière, la calèche de la sous-préfecture l’emporte majestueusement au concours régional de la Combe-aux-Fées. Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet a mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte collante à bandes d’argent et son épée de gala à poignée de nacre…
Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu’il regarde tristement. M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré : il songe au fameux discours qu’il va falloir prononcer tout à l’heure devant les habitants de la Combe-aux-Fées :
Messieurs et chers administrés…
Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et répéter vingt fois de suite :
Messieurs et chers administrés… la suite du discours ne vient pas.
La suite du discours ne vient pas… Il fait si chaud dans cette calèche ! À perte de vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie sous le soleil du Midi… l’air est embrasé… Et sur les ormeaux du bord du chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers de cigales se répondent d’un arbre à l’autre… Tout à coup M. le sous-préfet tressaille. Là-bas, au pied d’un coteau, il vient d’apercevoir un petit bois de chênes verts qui semble lui faire signe. Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe !
Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet ; pour composer votre discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres…
M. le sous-préfet est séduit ; il saute à bas de sa calèche et dit à ses gens de l’attendre, qu’il va composer son discours dans le petit bois de chênes verts. Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des violettes, et des sources sous l’herbe fine… Quand ils ont aperçu M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont eu peur et se sont arrêtés de chanter, les sources n’ont plus osé faire de bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon… Tout ce petit monde-là n’a jamais vu de sous-préfet, et se demande à voix basse quel est ce beau seigneur qui se promène en culotte d’argent.
À voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est ce beau seigneur en culotte d’argent… Pendant ce temps-là, M. le sous-préfet, ravi du silence et de la fraîcheur du bois, relève les pans de son habit, pose son claque sur l’herbe et s’assied dans la mousse au pied d’un jeune chêne ; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin gaufré et en tire une large feuille de papier ministre.
C’est un artiste ! dit la fauvette.
Non, dit le bouvreuil, ce n’est pas un artiste, puisqu’il a une culotte en argent ; c’est plutôt un prince.
C’est plutôt un prince, dit le bouvreuil.
Ni un artiste ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a chanté toute une saison dans les jardins de la sous-préfecture…
Je sais ce que c’est : c’est un sous-préfet !
Et tout le petit bois va chuchotant :
C’est un sous-préfet ! C’est un sous-préfet !
Comme il est chauve ! Remarque une alouette à grande huppe.
Les violettes demandent :
Est-ce que c’est méchant ? Est-ce que c’est méchant ? demandent les violettes.
Le vieux rossignol répond :
Pas du tout !
Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à chanter, les sources à courir, les violettes à embaumer, comme si le monsieur n’était pas là… Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-préfet invoque dans son cœur la Muse des comices agricoles, et, le crayon levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie :
Messieurs et chers administrés… Messieurs et chers administrés, dit le sous-préfet de sa voix de cérémonie…
Un éclat de rire l’interrompt ; il se retourne et ne voit rien qu’un gros pivert qui le regarde en riant, perché sur son claque. Le sous-préfet hausse les épaules et veut continuer son discours ; mais le pivert l’interrompt encore et lui crie de loin :
À quoi bon ? Comment ! À quoi bon ? dit le sous-préfet, qui devient tout rouge ; et, chassant d’un geste cette bête effrontée, il reprend de plus belle :
Messieurs et chers administrés… Messieurs et chers administrés…, a repris le sous-préfet de plus belle.
Mais alors, voilà les petites violettes qui se haussent vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent doucement :
Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous sentons bon ?
Et les sources lui font sous la mousse une musique divine ; et dans les branches, au-dessus de sa tête, des tas de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs : et tout le petit bois conspire pour l’empêcher de composer son discours. Tout le petit bois conspire pour l’empêcher de composer son discours… M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre de musique, essaie vainement de résister au nouveau charme qui l’envahit. Il s’accoude sur l’herbe, dégrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois :
Messieurs et chers administrés… Messieurs et chers admi… Messieurs et chers…
Puis il envoie les administrés au diable ; et la Muse des comices agricoles n’a plus qu’à se voiler la face. Voile-toi la face, à Muse des comices agricoles !.. Lorsque, au bout d’une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d’horreur… M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l’herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas ; … et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers.
— Alphonse Daudet, Le Sous-préfet aux champs in Lettres de mon moulin (1871)
Dimanche
8 juillet 2007 at 5:06 | In Récits, | Gilles | 2 CommentsSoirée calme à regarder la rue et les arbres passer devant ma fenêtre.
Discours Électoral
16 juin 2007 at 8:26 | In Récits, | Françoise | No CommentsMesdemoiselles, Mesdames, Messieurs,
Mes Chères Concitoyennes, Mes Chers Concitoyens,
Très Chères Électrices, Très Chers Électeurs,
Votez pour moi !
Vous pourrez dormir du sommeil des justes à oreilles fermées et poings ouverts sur vos deux yeux, comme un bébé marmotte, la tête sous l’oreiller comme un vieux loir chaque soir, car ventre affamé point n’entend et qui dîne en dormant économise et s’enrichit conséquemment !
Si la nuit les chats sont gris demain il fera jour, je vous le garantis sur mes factures impayées puisqu’en payant mes dettes vous m’enrichirez. Demain je vous l’assure si vous m’élisez, on rasera gratis la tête du client, on coupera les cheveux en quatre pour trois euros, et on vous fera crédit sur votre bonne mine.
Toute vérité n’étant pas bonne à dire, je ne la dirai pas, vous pouvez me croire c’est vrai. Vous pouvez tout me demander, qui n’ose rien n’a rien, un refus n’est pas un coup d’épée dans l’eau de pluie du matin qui n’arrêtera jamais le bâton des pèlerins.
Bâton que j’ai pris dès l’aube pour venir vous voir, puisque la fortune vient en dormant à ceux qui se lèvent tôt. Les promesses n’engagent pas ceux qui ne les font pas. Je ne promets pas qu’un tien vaut mieux que ce que vous aurez avec les autres candidats, mais ce sera mieux que deux, si vous votez pour moi.
Je vous le dis il fera beau s’il ne pleut pas, il y aura des emplois pour tous, à chacun son métier qui n’est point sot, du plus vieux au plus nouveau, chacun chez soi, un pour tous et tous pour moi et croyez-moi les vaches seront bien gardées.
Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs,
Mes Chères Concitoyennes, Mes Chers Concitoyens,
Très Chères Électrices, Très Chers Électeurs,
Pour vivre heureux ne vous cachez pas, venez voter pour moi. Avec ma grande expérience d’élu-réélu de père en fils depuis des générations, soyez rassurés, vous aurez le beurre et le fil pour le couper, l’argent du beurre et le pain à tartiner.
La Casquette
29 mai 2007 at 19:29 | In Récits, | Françoise | No CommentsIl en a rempli dix armoires, il en a dans tous ses tiroirs, dans son salon, sur son perron, dans l’escalier et au grenier, et même jusque dans les toilettes. Des neuves, des vieilles, des plutôt sales, des très très propres, des pas très nettes, des jaunes, des rouges, et des violettes, des noires pour suivre les cercueils, des blanches pour vous taper dans l’œil, « des » pour l’hiver à oreillettes, « des » de printemps avec des cœurs, « des » pour l’été avec des fleurs, et « des » d’automne avec des pommes. Et pas une où ne soit brodé sa belle devise en belle lettres « Je suis prêt ! ».
C’est que pour être député faut pouvoir souvent la changer… sa casquette.
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