Schwitters. La Ursonate 1932

30 juin 2008 at 0:59 | In Dada, | Gilles | No Comments

Schwitters
Kurt Schwitters récitant la Ursonate, 1932
 
Fümms bö wö tää zää Uu,
                                         pögiff,
                                                     kwii Ee.
Oooooooooooooooooooooooo,
dll rrrrr beeeee bö
dll rrrrr beeeee bö fümms bö,
     rrrrr beeeee bö fümms bö wö,
             beeeee bö fümms bö wö tää,
                        bö fümms bö wö tää zää,
                             fümms bö wö tää zää Uu:

 
Vous pouvez entendre des extraits de la Ursonate (et lire les textes d’autres œuvres sonores de Kurt Schwitters, ainsi que des autres compositeurs dadaïstes) sur DaDa Online et une analyse musicologique de la Ursonate, avec le texte complet, sur le site Arte Sonoro de la Universidad de Castilla La Mancha.
 

Classification des Animaux

16 avril 2008 at 17:41 | In Dada, | Gilles | 3 Comments

Les animaux se divisent en :
 
  • Appartenant à l’empereur
  • Embaumés
  • Apprivoisés
  • Cochons de lait
  • Sirènes
  • Fabuleux
  • Chiens en liberté
  • Inclus dans la présente classification
  • Qui s’agitent comme des fous
  • Innombrables
  • Dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau
  • Etc.
  • Qui viennent de casser la cruche
  • Qui de loin semblent des mouches

 
Trouvé dans un des essai du recueil Otras inquisiciones de Jorge-Luis Borges (trad. fr. sous le titre Enquêtes 1937-1952), El idioma analítico de John Wilkins, dans lequel on trouve cet extrait de l’encyclopédie chinoise apocryphe Le Marché céleste des connaissances bénévoles.

Anthologie dada 1920-1921

2 mars 2007 at 8:59 | In Dada, | Gilles | No Comments

Jean Arp. Plastron et fourchette
Jean Arp. Plastron et fourchette (1922) © Bild-Kunst/Viscopy

Aragon, Louis (1897-1982)
Les boulevards verts ! Jadis, j’admirais sans baisser les paupières,
mais le soleil n’est plus un hortensia.

Feu de Joie, 1920

Nuage
Un cheval blanc s’élève
et c’est l’auberge à l’aube
où s’éveillera le premier
venu

Air du temps, 1921

Éluard, Paul [Eugène Grindel, dit –] (1895-1952)
Amour des fantaisies permises.
Du soleil,
Des citrons,
Du mimosa léger.

Les Animaux et leurs hommes, 1920

Quelques affirmations de certains
sont la preuve que notre autobus
n’est qu’un journal sans pare-boue.

Pour faire pousser le cœur, 1922

Pansaers, Clément (1885-1922)
Es-tu prête
échelle nacelle
Soubrette 007
partez
aha le danger tourne l’hélice

Aéro, 1921

Picabia, Francis (1879-1953)
J’ai trouvé la poule malade
laisse-moi t’embrasser
câliner en massages le secret de la vertu
joie naïve de bonheur
regardant la fidélité
qui aime les vœux de chasteté
en fils de madone bordel de soir usé

Pensées sans langage, 1919

Ribemont-Dessaignes, Georges (1884-1974)
25 douzaines d’A.
7 douzaines de B.
75 C. 70 D. 100 douzaines d’E.
57 F, 40 G, 35 H, 200 I, 20 J, 5 K.

L’Empereur de Chine, 1921

Soupault, Philippe (1897-1990)
J’aperçus le souvenir de ta voix se percher
Mon corps berçait mes pensées
les fils télégraphiques s’enfuyaient
Le heurt d’un caillou sonna midi

Rose des vents, 1920

Tzara, Tristan [Sami Rosenstock, dit –] (1896-1963)
les flammes éponges de verre les
paillasses blessures paillasses
les paillasses tombent wacanca
aha bzdouc les papillons

Vingt-Cinq Poèmes, 1918

Vaché, Jacques (1895-1919)
Les siècles boules de neige n’amassent en roulant
que de petits pas d’hommes. On n’arrive à se faire une
place au soleil que pour étouffer sous une peau de bête.

Lettres de guerre, 1919

Le Dadaïsme est un nihilisme

1 mars 2007 at 5:03 | In Dada, | Gilles | 2 Comments

Le Dadaïsme est un nihilisme

Le dadaïsme est indéfinissable, parce qu’il refusait de se définir. Il s’opposait à l’Art, bien qu’il ait produit beaucoup d’œuvres ; il s’opposait à la Société, bien qu’il ait beaucoup fréquenté le monde. Spontanéité, donc, qui renouvelle le mot de Lautréamont, La poésie doit être faite par tous. Non par un. Ce qui était leur manière de récuser aussi l’Histoire.

Ceux qui appartiennent à nous gardent leur liberté. Nous ne reconnaissons aucune théorie. Nous avons assez des académies cubistes et futuristes : laboratoires d’idées formelles. Fait-on l’art pour gagner de l’argent et caresser les gentils bourgeois ?
— Tristan Tzara. Manifeste Dada 1918

On peut le comprendre, de la part de jeunes hommes et femmes plongés contre leur gré dans la Grande Guerre. À l’opposé du Futurisme, Dada ne voyait aucun dynamisme dans la guerre, ni dans le machinisme et aucune signification dans le politique, qui avait abouti, justement, au massacre de millions d’êtres. Le mouvement Dada niait non seulement la guerre fruit de l’ordre établi, il voulait détruire un ordre qui avait produit un tel désastre. Contrairement aux constructivistes, les Dadaïstes dénonçaient aussi les machines instruments tournés contre l’homme ; ils refusaient la société, ses règles et ses valeurs, et l’art lui-même. Dada, en fait, niait tout, y compris Dada, et logique avec lui-même, il s’est effacé devant le Surréalisme.

Naissance de Dada

Dada est né le 6 octobre 1916 au cabaret Voltaire, à Zurich. Ce « non-mouvement » a eu comme premiers membres Hugo Ball, Emily Hennings, Tristan Tzara, Marcel Janco, Jean Arp, et Richard Huelsenbeck. Hugo Ball et Emmy Hennings organisent au cabaret Voltaire des lectures de poèmes phonétiques, des spectacles musicaux, des pièces de théâtre et des ballets volontairement loufoques et provocateurs. L’absurdité, l’irrationalisme, l’aléatoire, la recherche du scandale sont affirmés comme l’expression de la liberté. Remarquons au passage que tout ce bruit (les spectacles du cabaret Voltaire étaient assez désordonnés) ne plaisait pas au jeune Lénine, qui habitait tout près.

Cabaret Voltaire
Le Cabaret Voltaire en 1916 et il y a quelques années © Swissinfo

Simultanément, Dada existait aussi en Allemagne (dans l’esprit de Kurt Schwitters et de Max Ernst), à New York (grâce à Marcel Duchamp et à Man Ray), et à Paris (diffusé par Tzara dans sa correspondance avec les milieux d’avant-garde, en particulier Max Jacob et André Breton). Quelques années auparavant, Duchamp avait abandonné la peinture ; il s’interrogeait sur le caractère de la création artistique et en était venu à la conclusion que le style et le goût sont avant tout le fruit d’un milieu. Par contraste, ses ready-made (les plus connus — pour la période dada — sont Roue de bicyclette de 1913, Égouttoir de 1914, Fontaine de 1917 et Why Not Sneeze, Rrose Sélavy de 1921) affirment l’idée que la beauté est un choix arbitraire et non plus un art au sens premier ou un consensus social. Mais Duchamp conservera son indépendance vis-à-vis des manifestations collectives, autant de Dada que du surréalisme. Ironie du sort, de même que les œuvres dada sont devenues sujets d’étude et valeurs sûres, le cabaret Voltaire est devenu en 2004 un musée consacré à l’histoire du mouvement.

Duchamp. Roue de bicyclette
Duchamp. Roue de bicyclette (1913)

Activité de Dada

L’action des dadaïstes s’étend à tous les domaines ; on a parfois dit à l’exception de la danse et de musique, mais Kurt Schwitters invente le poésie phonétique, qui aura une influence sur la musique atonale et la musique dite « concrète » ultérieures. Dans l’immédiat, des compositeurs comme Erwin Schulhoff, Hans Heusser (compositeur Suisse, condisciple de Vincent d’Indy à la Schola Cantorum de Paris — Cortège exotique pour deux pianos, 1919) et Albert Savinio se mettent à écrire de la « musique dada », qui saura intéresser le Groupe des Six (Darius Milhaud, Francis Poulenc, Arthur Honegger, Georges Auric, Louis Durey et Germaine Tailleferre auxquels se joindra à l’occasion Jean Cocteau) même si aucun des membres du Groupe ne se dit dadaïste. Cependant, leurs partitions sont jouées lors de réunions Dada. Une autre manière de jeter à bas une culture qu’ils jugent mensongère sera de même le rire sous toutes ses formes, en particulier la caricature et les « papillons ».

Francis Picabia se fait le porte-parole de Dada dès 1919 et part à Barcelone pour créer la revue littéraire 391. Son goût pour la provocation s’exprime dans des œuvres comme Tabac-Rat (1919-1920), un tableau sans toile, ni matière picturale, suspendu au plafond de manière mobile. D’autres revues dada naîtront, la plupart d’entre elles éphémères. Parmi les plus importantes, Anthologie Dada, Le Cœur à barbe, Dada 3, Proverbe et Cannibale, certaines sont disponibles en ligne à la Digital Dada Library de l’université de l’Iowa.

Dada dans le texte

Le premier texte Dada est le mot « dada ». Pour une fois, le tout est plus petit que la somme de ses parties ; on y a vu la répétition de « oui » (da) en allemand et en roumain, mais Dada dit essentiellement « non » à tout. On raconte aussi que le mot a été choisi au hasard (en enfonçant un coupe-papier entre les pages) dans un dictionnaire Français-Allemand, et il est vraisemblable que les invités aient apporté leurs dictionnaires au cabaret. À l’époque, on disait « enfourcher son dada » avec le sens de « se laisser aller à ses rêveries préférée ». Un « dada » était aussi un petit cheval de bois. Mais Tzara spécifie dans le Manifeste dada 1918 que « dada » ne signifie rien. La guerre a détruit tout ordre possible. Il ne s’agit plus de lui trouver un sens, seulement d’admettre que le monde est un immense désordre. Et de constater par la même occasion que l’esthétique ancienne conduit au carnage.

Les dadaïstes ne croyaient plus au style, alors ils ne se souciaient pas de créer un « style dada » (d’autres le feront par la suite, de soi-disant continuateurs, en particulier dans la publicité et dans certains mouvements marginaux). Ils désiraient seulement créer du nouveau, et cela, ils le firent très bien ! Un exemple connu de technique faisant appel au hasard :

Prenez un journal. Prenez des ciseaux. Choisissez dans le journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème. Découpez l’article. Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac. Agitez doucement. Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre. Copiez consciencieusement dans l’ordre où elles ont quitté le sac. Le poème vous ressemblera. Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante, encore qu’incomprise du vulgaire.
— Tristan Tzara. Pour faire un poème dadaïste.

Il s’agit, pour certains dadaïstes, de réduire le langage à sa matérialité : la page, la lettre, le tracé. Cette réduction se veut, de façon paradoxale, mais Dada est paradoxe, un affranchissement du langage en tant que support de tout ce qu’il s’agit de détruire, la morale, les conventions, la société. Tzara nous le rappelle, à l’époque, la littérature croyait sérieusement pouvoir transmettre les bons sentiments :

[…] une sentimentalité envahissante masquant ce qui était humain et que le mauvais goût à prétention élevée s’étalait dans tous les domaines de l’art, caractérisait la force de la bourgeoisie en ce qu’elle avait de plus odieux.
— Tristan Tzara. La Force intérieure (1953)

Ainsi pouvait-on entendre dans les soirées dada des lectures de textes dans des langues exotiques, totalement inconnues du public (l’indonésien par exemple), qui faisaient jaillir clairement la beauté de la seule mélopée, du rythme inhérent à la langue, de sa musicalité. Nous leur devons aussi la poésie onomatopéique (ou poème phonétique) inventée par Hugo Ball et Richard Huelsenbeck. Suites de phonèmes organisées par longueur vocalique, opto-phonétisme de Hausmann, ou assonances.

car rond ton son piri
tiu tiu en voute
ilion ti piri
lion signole ré mi
si illicide lyrie
inique isis si pli
son ton é rond enchante
invoute empli la nuit
tiu tiu é glu

Jean Arp. Firi (1924)

Kurt Schwitters a créé en 1922 une forme de poésie sonore dans laquelle le poème est constitué de la répétition du même mot. La charge poétique résidait dans l’articulation variable de ce mot, dans les gestes qui accompagnaient la « présentation » du mot sur une scène. Plus tard, Schwitters fonda son propre mouvement, Merz, (dont le nom dérive d’un fragment de facture de la Kommerz und Privatbank) qui se proposait d’intégrer des éléments sonores non seulement dans la poésie et les représentations théâtrale, mais aussi dans l’architecture (la maison acoustique, à Hanovre, ou Merzbau, détruite dans un bombardement en 1943 mais reconstruite partiellement en 1966). On peut voir dans cette recherche d’une scénographie intégrant l’espace, le son et les objets, le précurseur des « happenings ».

Tout naturellement, les recherches sur le matériau sonore de la langue ont amené les dadaïstes à s’intéresser à sa représentation imprimée, en parallèle aux recherches picturales. La typographie dadaïste intervient sur la mise en page et les caractères de façon avant tout picturale, en s’efforçant de laisser le sens au second plan ; mais évidemment, elle ne peut totalement s’en défaire. Les Futuristes, et plus tard l’école de design du Bauhaus, iront beaucoup plus loin, et avec des résultats plus heureux.

Une conséquence inattendue, et plus profonde, de ces recherches typographiques, dans la mise en page des revues, des tracts et des papillons, sera la découverte que ce qui est proposé, dans un imprimé, est autant, sinon plus, la « signature » (au sens où l’entendent les publicitaires, aujourd’hui) du mouvement Dada que le contenu littéraire ou poétique intrinsèque. Autrement dit, les publications Dada ne transmettent pas que des significations, elles incarnent le mouvement lui-même.

Signification de Dada

Nous l’avons vu, Dada n’était pas une école. Ni une école d’art, ni une école de poésie, ni même une école de pensée, Dada se voulait contre l’art, comme il était contre tout. Sa manière de « tuer l’art » consista à s’emparer des matériaux considérés comme indignes de l’art, journaux, tickets de métro, étiquettes, puis boulons, tissus, bois. Ainsi les dadaïstes vont, à leur corps défendant, renouveler le langage pictural et produire malgré eux des œuvres. L’art classique tendait à transmettre un message ; pour Dada, le message n’existe pas, ou du moins, il est laissé entièrement à la discrétion du spectateur. L’art romantique voulait faire appel à la sensibilité ; alors Dada tentait d’offusquer. On peut y voir un paradoxe, mais Dada voulant tuer l’Art, a enfanté la modernité en art, et est devenu une référence incontournable.

Le mouvement dada est mort, mais il nous a légué l’objet collé dans le tableau (que pratiquaient aussi les cubistes), l’objet lui-même en tant qu’œuvre (que pratiquera Miró), le photomontage, l’affiche, le slogan publicitaire, les assemblages d’objets de la vie quotidienne en sculpture, la poésie phonétique, les jeux typographiques et le spectacle spontané ou « happening ». Et toutes ces innovations techniques sont toujours en usage, c’est-à-dire copiées, adaptées, au point que nous ne les voyons plus.

Postérité de Dada

Dada est mort le 6 juillet 1923 au théâtre Michel, à Paris. La soirée du Cœur à barbe sera sa dernière manifestation publique : les surréalistes interrompirent la représentation de la pièce. La fatigue et les désaccords nombreux avec les surréalistes, depuis le Procès Barrès en 1921 rendaient la cohésion de ces individualités trop diverses de plus en plus difficile ; plusieurs s’éloignèrent de Dada et fondèrent d’autres mouvements, le plus connu étant le surréalisme.

Dada n’est pas moderne.
— Tristan Tzara (lors d’une conférence, 1922)

Ensuite vinrent le Futurisme, le Lettrisme, le Nouveau Réalisme, le Pop Art, l’Arte Povera, le Happening, le Situationnisme, Fluxus. Tous ces mouvement se voulaient (se veulent encore parfois) indifférents au marché de l’art, mais le public, lui, un certain public riche, du moins, ne s’y trompe pas.

Ce néo-Dada qui se nomme maintenant Nouveau Réalisme, Pop Art, assemblage… est une distraction à bon marché qui vit de ce que Dada a fait. Lorsque j’ai découvert les ready-made, j’espérais décourager ce carnaval d’esthétisme. Mais les néo-Dadaïstes utilisent les ready-made pour leur découvrir une valeur esthétique. Je leur ai jeté le porte-bouteilles et l’urinoir à la tête comme une provocation et voilà qu’ils en admirent la beauté.
— Marcel Duchamp. Lettre à Hans Richter (1962)

La volonté de dérision qui s’étendait à tous les aspects de la création artistique, n’épargnant ni les conventions ni les goûts du public, dans les années 60 et 70, semble disparue. Les champs d’expression se multiplient, mais, est-ce attribuable à la technologie moderne, aux modes de diffusion, la récupération par l’institution artistique mondialisée semble éminemment plus efficace que du temps de Dada.

Sterbak. Vanitas
Jana Sterbak. Vanitas (Robe en peau de bœuf - 1987)

L’art actuel prétend sans cesse renouer avec l’instinct de refus critique de Dada, quand il ne le recrée pas pour son compte en toute ignorance de cause ! On constate que les artistes conceptuels et minimalistes d’aujourd’hui, de même que les poètes « punk », malgré leurs provocations, revendiquent pour leurs œuvres le statut de modèle ; l’avant-garde actuelle ne voit pas la contradiction dans le fait d’être subventionnée par l’État. De même, plusieurs poètes du refus et de la contestation enseignent dans les universités. L’art redevient un moyen et une fin ; Dada est bien mort.

Cet article a paru sous une autre forme dans La Musagète, Numéro 5, 1er semestre 2005.

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